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RENAUD CAMUS ÉCRIVAIN DISSOLU ET "EMPRUNTÉ" [1980]

(Interview par Raffaëlla di Ambra)

C'est Roland Barthes qui, il y a quelques années, attira l'attention sur ce jeune auteur, Renaud Camus, à l'occasion de la parution de son premier livre, Passage, chez Flammarion. Depuis, Renaud Camus a publié d'autres romans et récits : Travers (en collaboration avec Tony Duparc), en 1978, Tricks en 1979 et, tout récemment, Buena Vista Park, chez Hachette-Littérature. Raffaëlla di Ambra interroge Renaud Camus sur l'ensemble de ses livres.

    Quel lien voyez-vous entre vos différents livres ?

Une des choses qui m'intéresse c'est de combattre, de détruire le concept d'auteur, d'écrivain, de propriétaire de sens et de signataire d'une œuvre. D'une part il y a des œuvres voisines littérairement, comme Passage  et Echange (Duparc), d'autre part il y a, sous une unique signature, des œuvres différentes comme Passage et tricks(1), ou bien dans Travers deux "auteurs", une foule peut-être, dont les participations respectives sont indistinguables. Pour résumer, plusieurs auteurs qui font la même chose, un seul qui fait des choses tout à fait différentes.

Mon écriture n'est guère fictionnelle, je le suis bien plus qu'elle. Il y a peu de "fiction" dans les Eglogues(2) sinon dans les "discours". C'est "moi" qui se dérobe. C'est l'idée d'un sujet constitué, univoque, qui se refuse, et que je refuse.
 

les mots créent du réel

    Peut-on dire de tricks que c'est un livre "engagé" ?

Non. "Engagé" en France est un mot qui a des connotations précises liées à une problématique littéraire très spécifique, à laquelle je ne me rattache en aucune façon. Tricks n'est ni engagé, ni militant. Je crois qu'une des grandes injustices dont sont victimes les groupes minoritaires c'est qu'ils sont contraints d'être militants, et d'adopter un discours militant comme si les individualités se résumaient à ça ! Les blancs, ni les hétérosexuels ne songent à se défini comme tels.

Le pouvoir des mots est immense, parce que les mots créent du réel : "Les mots ordonnent la réalité tout autant que le contraire" (Travers). Les gens qui croient exprimer le plus profond de leur moi, les "sincères", sont ceux qui sont le plus récités par leur temps, leur milieu, leur culture, les discours des contraintes formelles toutes artificielles, où s'embarrasse le vouloir-dire, qu'on peut espérer échapper au babil implacable, en soi, de la Doxa ; ainsi l'écriture - au sens moderne du terme - s'articule-t-elle à une éthique. (En ce qui concerne l'Avertissement à Tricks, j'ai essayé, en vain dans une large mesure, d'éviter la foule des malentendus que je prévoyais : qu'on y voit un tableau de la vie des homosexuels, en moi un champion du "tricks", etc. etc.).

toujours le vouloir-dire

    Vous venez de publier Buena Vista Park. Ce livre marque-t-il une transition par rapport à vos textes précédents et au prochain, et en quoi ?

Je ne suis pas sûr qu'il soit toujours souhaitable d'envisager les œuvres d'un écrivain selon ce qu'il y demeure de ses livres précédents, ou ce qui, en eux, annonce les suivants. D'une part, et toutes proportions gardée, c'est tomber dans le travers de ces historiens d'Art pour guides touristiques qui semblent chaque fois trouver que le principal mérite d'une église renaissance, c'est qu'elle rappelle le flamboyant ou qu'elle préfigure le maniérisme. Surtout, et c'est ce qui me gêne, on pose, ce faisant, une fois de plus, l'auteur comme figure totalisante, comme unité de référence. Cela dit, et une fois prise cette précaution théorique, je pourrais répondre que Buena Vista Park aborde de front, et pour la première fois dans mon travail, un problème autour duquel je ne cesse de tourner, celui du "discours" par rapport au sujet et par rapport à la fiction. Buena Vista Park est un petit recueil de courts fragments, sur des questions diverses, très simples, très quotidiennes, mais qui toutes ont affaire, de façon très tangible, avec la satisfaction du sens, ses couches, ses mouvances, ses contradictions. Comment un sujet en miettes peut-il dire quelque chose qui n'implique pas son contraire, ou plutôt ses contraires, celui du dessus et celui du dessous ? A l'inverse, comment un discours en strates peut-il être tenu par un sujet constitué ?

Les Eglogues négocient cette question du discours par le recours à la citation et surtout par les contraintes formelles d'écriture.

Tricks l'évite à tout prix. Buena Vista Park est entre parenthèses, par rapport à cette problématique, puisque s'y exprime, encore que sans excessive conviction, un sujet, et qu'on y trouve des opinions, encore qu'assez vacillantes. On est dans la convention du faire comme si : il y aurait un je, et il dirait quelque chose, même si son discours, fragmenté, et qui ne prend pas, porte précisément sur la précarité de tout discours. Mais je crois que la vraie réponse aux questions que j'évoquais plus haut, est du côté de la fiction : fiction du sujet, fiction du discours. je sais que le discours est ce dont s'accommode le plus mal la fiction. Quel grand artiste on pourrait être si l'on n'avait absolument rien à dire ! Malheureusement, amour, indignation, désir de convaincre, d'exister, il y a toujours du vouloir-dire. Peut-être que la seule façon de lui tordre le cou serait de le noyer dans l'excès. S'"exprimer" une fois pour toutes, sans se gêner et même en forçant un peu. le Joseph Prud'homme en nous et le Zarathoustra, le Bouvard et le Pécuchet, le cynique et l'amoureux, le provocateur et la Culotte-de-peau, nos humeurs du matin et nos humeurs du soir, nos réflexions et nos emportements. Flaubert l'a presque fait, mais il a gardé des personnages, qui fonctionnent comme guillemets : sans doute pourrait-on aujourd'hui aller encore plus loin, c'est-à-dire être plus ambigu. mais peut-être que d'espérer de libérer de sa bêtise à coups de livres, c'est aussi vain que de vouloir s'affranchir de son désir à coups de Tricks ?

    Pourquoi des livres en collaboration ?

Notre grande référence, à Duparc et à moi, c'est Bouvard et Pécuchet. Nous travaillons dans une large mesure comme eux, en copiant, en nous copiant, en nous recopiant. Il nous plaît que ne figurent, en haut de la couverture, que des noms en dérive, de moins en moins vraisemblables, et qui "n'y tiennent pas".

Nous ne sommes pas originaux et nos textes n'ont pas d'origine, il n'y a pas de point de départ connu ; tous les "générateurs" sont déjà générés : la première page dépend de la dernière ; il y a toujours du "déjà-là", ou du "déjà-lu" si vous préférez. Eglogues, le titre général de notre trilogie en 7 volumes, veut dire "tiré du discours", "prélevé". Nous n'écrivons que sur des pages quadrillées. 

    Quels sont vos auteurs préférés ; vos modèles; de quels auteurs vous êtes-vous inspirés ?

Théocrite, Chénier, Mallarmé, Racine, Proust, Roussel, Mazo de la Roche, Nanni Balestrini, Claude Simon, Robbe-Grillet, Barth, Barthes et Bartholomew, la comtesse de Ségur, Chaillou, Henry Jean-Marie Levet, Nabokov,  Gide, Joyce, Sappho, Pynchon, Virginia Woolf, Saint-John Perse, Valéry Larbaud, Tibulle, Severo Sarduy, Pesssoa, Pessoa, Pessoa: tous les écrivains devraient s'appeler Pessoa. 

Je n'ai pas de modèles, ou bien je n'ai que des modèles.

    Qu'est-ce pour vous que la lisibilité ?

Je me soucis beaucoup de la lisibilité, mais Duparc ni moi ne sommes jamais sûrs de l'obtenir ; nous nous rendons bien compte que nous demandons beaucoup à nos lecteurs, puisque chacune des phrases que nous mettons en circulation, chacun des mots, dépendent de tous les autres. les instruments trop sous-estimés de la lecture sont le poignet et les doigts : pour chercher les pages et pour les retenir. Cela dit, et c'est vrai pour toutes les œuvres modernes, "d'avant-garde", si le lecteur éprouve des difficultés, c'est qu'il consacre toute son énergie et son ingéniosité à y chercher des choses qui n'y sont pas, à reconstituer une "intrigue" par exemple, au lieu d'offrir son attention à ce qui se passe réellement.

    Un texte, votre texte, s'achève-t-il dan sun sentiment de satisfaction ? Vous apparaît-il comme quelque chose de fini, ou bien est-ce l'inachevé qui s'achève ?

Nos textes ne s'achèvent pas plus qu'ils ne commencent et certainement pas dans la satisfaction. Ce sont des passages, des échanges, des "traversées inutiles". De toute façon c'est largement leurs lecteurs qui les écrivent, avec leur culture, ou leur manque de culture, leur mémoire, leurs oublis, le décor de la pièce ou la couleur du paysage où ils les lisent, leurs caprices et leurs rêveries entre deux phrases, entre deux paragraphes. ce sont eux qui les achèvent.

(1) Récits de "dragues" homosexuelles.

(2) Ensemble des trois livres : Passages, Travers, Echange (signé Tony Duparc).

Camus, R. (1980).Renaud Camus écrivain dissolu et emprunté. Art Press n° 40, 25.

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RENAUD CAMUS : ESTHÉTIQUE DE LA SOLITUDE

(Interview par Jacques Henric et Guy Scarpetta)

Depuis la célèbre préface, en 1979, par laquelle Roland Barthes saluait les Tricks de Renaud Camus ("la littérature est là pour donner un supplément de jouissance, non de décence"), l'oeuvre de celui-ci n'a cessé de se développer, sur plusieurs registres à la fois :les "Eglogues" (dont le jeu hétéronymique n'est pas sans évoquer Pessoa), les romans (Roman roi et Roman furieux), les chroniques autobiographiques 'dont la dernière en date, passionnante, sous le titre Vigiles, couvre le journal de l'année 1987), et les "Miscellanées", où ces différents timbres viennent s'enchevêtrer ou se fondre.

Cette oeuvre devrait s'imposer, indubitablement, comme l'une des plus importantes, en France, aujourd'hui. Son originalité ? Une conjonction très singulière de désinvolture et de rigueur, de liberté, d'hédonisme, et d'attachement (un peu pervers) aux conventions ; de figuration sexuelle (sans fard, sans idéalisation) et d'intérêts culturels multiples (portant sur tous les domaines de la création, et aussi bien sur l'art du passé que celui de notre temps).

Le dernier livre de Renaud Camus, Esthétique de la solitude, à paraître ce mois-ci, se présente comme un véritable traité du style et du goût, un bréviaire de la distinction ; au double sens de ce mot : ce qui distingue, singularise, et ce qui permet d'échapper à la vulgarité.

J.H. Lisez-vous des écrits autobiographiques, des journaux intimes... ?

J'en ai beaucoup lu, j'en lis encore fréquemment, Amiel, Guérin, Gide, Virginia Woolf, des contemporains... C'est un genre qui me passionne, parce que c'est celui où le rapport entre l'écriture et la vie, entre les mots et les choses, si l'on veut, est le plus étroit ; celui où l'on semblerait avoir le plus de chances de réaliser ce continuum entre la phrase et les heures, ce nappé qui est au fond l'une de mes grandes utopies. Quand le journal prend des proportions aussi déraisonnables que le mien, il a tendance à dévorer l'existence, et le diariste fou, "je", peut s'offrir l'illusion d'écrire directement le passage du temps, de plaquer sans intermédiaires ses lettres, ses virgules, ses guillemets sur les jours, sur les ciels sur tout ce qui survient : de mener une vie entièrement écrite. L'important pour moi n'est pas tant l'influence de la vie sur l'écriture que celle de l'écriture sur la vie.

J.H. Cette importance donnée à l'écrit autobiographique, est-ce une façon de signifier que les autres grands genres littéraires (le roman, la poésie, le théâtre...) seraient devenus caducs à vos yeux ?

Oh là là, pas du tout !

Camus, R. (1976). L'emprise du discours moyen. Le Monde du 14 avril 1983.

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