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Masques n°14 (1982)

Voyage achrien avec Renaud Camus

Un entretien réalisé par Annie Guirec,

Jean-Pierre Joecker et Alain Sanzio

(11 pages)

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Masques n°25-26 (1985)

Le miroir éclate : les représentations culturelles

Renaud Camus ou "l'érotique de la douceur"

(11 pages)

télécharger l'édition originale

HOMOSEXUALITÉS ET CRÉATION LITTÉRAIRE [1980]

(Réponse de Renaud Camus)

Nous souhaitons explorer les liens entre la création littéraire et le vécu particulier des auteurs.

Certains avancent l’idée d’une écriture spécifique, voire même d’une « culture homosexuelle », existante ou à crée ; d’autres en revanche la refusent – se disent avant tout écrivains hommes ou femme – et nient une telle corrélation.

Sans oublier les autres déterminations qui peuvent s’exercer sur un auteur, nous aimerions que vous précisiez, en ce qui vous concerne, votre attitude sur cette question.

Pouvez-vous nous donner un aperçu de votre démarche et de votre rapport à la création littéraire ?

A l’origine de votre volonté d’écrire, pensez-vous que votre vécu particulier ait joué un rôle ?

Votre rapport au monde différent (si vous pensez qu’il existe !) entraîne-t-il des conséquences sur votre œuvre, que ce soit au travers des thèmes traités, des procédés narratifs ou de l’écriture ?

L’écrivain homosexuel, homme ou femme, est qu’il le veuille ou non confronté à des responsabilités toutes particulières. Il constitue une référence pour ses lecteurs, en particulier homosexuels, qui pourront s’identifier à travers ses œuvres. On attend de lui qu’il témoigne, voire qu’il combatte les stéréotypes.

Cette responsabilité est-elle contraignante, y compris sur le plan artistique, ou la rejetez-vous ? N’implique-t-elle pas un risque d’enfermement pour l’auteur ? Peut-on y échapper ?

Cette responsabilité doit-elle se traduire par la mise en scène directe de l’homosexualité, ou peut-elle s’exercer à travers un quelconque sujet ou une recherche dans le domaine de la création littéraire ?

On constate une extrême diversité dans les œuvres des écrivains homosexuels, pensez-vous qu’on puisse y découvrir une parenté, ou que celle-ci n’existe pas ?

 

Répondre à un questionnaire participe par excellence, pour un écrivain, de la gestion de son œuvre. Quid dès lors d’une œuvre en lambeaux et d’un auteur « épars dans le paysage » comme dit Mallarmé ? Quel droit de se prononcer pour qui existe à peine ? Et comment légitimer cet « à peine » sinon par référence, renvoi, à, précisément, absurdement, cette « œuvre » éclatée, dissoute, dissolue et de toutes façons si peu lue. Néanmoins… (commença-t-il)

Néanmoins ça tombe assez bien parce que sur les questions que vous posez, chers masques, je (il est entendu, n’est-ce pas, que ce « je » est de convention pure) n’ai, loup moi-même, d’opinions qu’en miettes, contradictoires et qui chacune maitrise à peine l’intime subversion d’un contraire.

_ Que rien n’est ridicule comme le concept d’« écrivain catholique », « écrivain breton », « écrivain d’avant-garde ». Je me résous mal à être un « écrivain », j’aimerais mieux en être deux, ou trois, ou davantage, ce n’est pas pour consentir à être un « écrivain homosexuel » pouah ! Homosexuel, ça oui (encore que le mot… Qu’est-il advenu de l’ACHRIEN proposé par Duparc ?), et écrivain, encore qu’en ruines (etc. voir plus haut) ; mais mille autres composantes entrent dans cette figure, plus ou moins importantes ; dans mon cas : écrivain auvergnat, écrivain pauvre, écrivain né sous le signe du lion, écrivain qui avait vingt ans en 1968 (à peu près), écrivain admirateur de Pessoa (Ô sa réponse à votre questionnaire…), écrivain aux yeux bleus (ch. P’tit mec pas ness. Id., etc.).

_ Qu’un « écrivain » qui se trouve être « homosexuel » (il est entendu, n’est-ce pas, que nous sommes entre guillemets) se voit à peu près contraint d’être un écrivain homosexuel, comme un écrivain noir forcé d’être un « écrivain noir » et une femme écrivain, pour peu qu’elle soit un peu consciente d’elle-même et du monde, d’être peu ou prou un « écrivain féministe ». Que c’est bien embêtant. Que c’est une injustice parmi d’autres parce que les blancs, les hétérosexuels et les « hommes » ne songent nullement, s’ils écrivent, qu’ils doivent à leurs frères, à leurs sœurs, à eux-mêmes, à leur position, à leur passé, d’être des « écrivains blancs » (mais ça pourrait bien arriver), des écrivains hétérosexuels (beau thème pour APOSTROPHES) ou des écrivains hommes (sauf à partir en guerre contre les homosexuels ou les femmes).

_ Que l’homosexualité a été la grande chance morale de ma vie (quant au parti que j’ai tiré de cette chance, c’est hélas une autre histoire) : bourgeois français de famille catholique, banalement constitué, je n’aurais eu aucune occasion, sans elle, d’éprouver de l’intérieur l’incompréhensible animosité, la ségrégation, la violence, l’humiliation qui sont le racisme.

_ Que je ne vois pas jusqu’à présent ce qu’est, ce que pourrait être, ni désirable, une « écriture homosexuelle » (dans sa spécificité d’écriture).

_ Que l’homosexualité peut inspirer, par extension formelle, des procédés d’écriture, par exemple l’inversion, anagramme ou, parfaite, palindrome. Quant à l’extension sémantique, un petit livre de courts fragments réunis par moi et intitulé en fait BUENA VISTA PARK aurait pu s’appeler, autant et plus que certain heureux roman, LE RETOURNEMENT : figure dont on sait que des siècles de plaisanteries d’un goût critiquable la connotent homosexuelle. C’est bien peu.

_ Que toute écriture digne de ce nom est perceptiblement travaillée par les pulsions et par le désir ; que le désir homosexuel d’un écrivain homosexuel (car il faut espérer pour lui qu’il en a d’autres, social, culturel, poétique, politique) infuse nécessairement, en images plus ou moins discernables, de l’homosexualité dans l’air de ses textes. (Je ne parle ici que des pulsions du sujet-écrivain, il faudrait penser aussi aux pulsions du sujet-lecteur, qui ne crée pas moins. L’homosexuel masculin tendra à préférer, à valeur égale, les œuvres, très minoritaires, où le désir exprimé va vers l’homme, PHEDRE, par exemple, ou, si cher aux amateurs achriens d’opéra, LE CHEVALIER A LA ROSE, cas particulièrement savoureux puisque le garçon objet de désir y est interprété par une femme. Il lui faut ailleurs, pour s’investir en tant que sujet sexuellement désirant, transposer, substituer, renverser, comme fait dans Proust cet hypothétique lecteur de Walter Scott « trop peu capable de s’observer soi-même pour se rendre compte de ce qu’il ajouter de con cru, et que si le sentiment est le même l’objet diffère, que ce qu’il désire c’est Rob-Roy et non Diana Vernon. »[1] Le désir pour la femme étant infiniment plus fréquent dans le patrimoine culturel que le désir pour l’homme, les homosexuelles n’auraient pas, pour se projeter dans les œuvres, à se livrer à ces exercices si le désir de l’homme pour la femme était le même que le leur, ce qui reste à prouver ; (n’importe, elles peuvent toujours désirer Nadja, même si mieux que Breton).

_ Que l’écrivain homosexuel se trouve dans la situation paradoxale d’avoir à banaliser ce qu’il dépeint, s’il choisit de dépendre la réalité homosexuelle. Car c’est d’un tel ennui, et si réducteur, d’avoir à être « homosexuel » ! Ce sont les autres qui nous imposent ce rôle, en faisant toute une histoire de nos désirs et de nos mœurs. Or, vous voyez, ce n’est que cela. Rien qui mérite l’interdit, ni le scandale, ni même votre curiosité suspecte. Cool it, man. Mais voilà que nous tirent dans les jambes tous les rescapés à la Bataille de toutes les religions et de toutes les morales répressives, C’est faire bien peu de cas du sexe et ses plaisirs que de craindre de les voir s’émousser quand le bourgeois ni Dieu n’en seront plus choqués. Il ne leur ajoute rien d’être sacrilèges. Ils ne sont que ça, mais ce ça est délicieux.

En note cette métaphore, je ne sais à quoi : un garçon marche dans la rue ou dans un jardin public en compagnie d’un ami qu’il aime. Il lui plairait de mettre son bras sur l’épaule de l’autre, comme font les amoureux. C’est possible aujourd’hui, quitte seulement à paraître assumer cette pose vulgaire, une provocation, ou fastidieuse, un militantisme. Bon Dieu, non, ce n’est pas pour vous faire une leçon, ça n’a aucun rapport avec vous, ce n’est surtout pas par goût du scandale, ça n’a aucune importance, aucune, sauf pour nous…

 

[1] La Recherche du temps perdu, Sodome et Gomorrhe, Pléiade, tome II, p.623.

Camus, R. (1980). Homosexualités et création littéraireMasques n° 7, 29-35

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