Couv-01_edited.jpg

télécharger l'édition originale

INVENTAIRES

(Texte de Renaud Camus)

Qu’un soir où nous dînions au Sept, Fabrice s’approcha de notre table pour nous apprendre la mort de Georges Pompidou ; et qu’à ma relative surprise, il en parut, lui, très affecté.

Qu’à l’instar de Charles IX sur « sa noblesse » (d’après Dumas), il était incollable sur les « familles protestantes » ; et qu’il reconnaissait toujours avec plaisir et intérêt, dans toutes les circonstances, un « nom protestant ».

D’avoir rédigé pour lui, presque sérieusement, un projet de petite annonce : M. dist., b. sit., relativ. Cult., etc.

Qu’il détestait que ses rendez-vous successifs empiètent les uns sur les autres (et de façon générale que ses amis se rencontrent) ; qu’il désignait alternativement tel et tel café, pour éviter cela : Flore, Bonaparte, Flore, Bonaparte, etc.

Qu’il était terrorisé par Mme F. qui lui avait fait une horrible scène publique à la suite de quelques réserves polies, de sa part, sur un ouvrage de F. ; que sa hantise était l’hystérie.

Qu’il trouvait un charme irrésistible au terme ragazzo ; et qu’il se devait résumer d’un seul mot son idéal sentimental, il en revenait toujours à celui-ci.

Qu’il détestait les moindres incertitudes quant au choix d’un restaurant ; qu’il fallait toujours, dans ce domaine, savoir précisément où l’on allait ; qu’il avait horreur, sur ce point, de la « vadrouille » (il me semble que c’était son mot) et de l’improvisation.

Que je l’ai abordé pour la première fois, au Flore, un soir que j’étais un peu saoul et qu’il paraissait un peu seul, en lui demandant s’il voulait venir voir avec nous, à la Cinémathèque, un film d’Andy Warhol ; qu’il a aussitôt accepté.

Qu’il avait un idéal d’invisibilité, ou plutôt d’in-signifiance, dans le costume : émettre le moins de signes possible, ni à la mode, ni pas à la mode, ni recherché, ni relâché, etc. ; qu’il arbora quelque temps, toutefois, des vestes à col Mao ; que son seul luxe visible était ses cigares de chez Davidoff ; sa seule apparente excentricité, héritée de Lacan je crois bien, des cigares en forme de spirale, très chers, très difficile à trouver, qui avaient toujours l’air de partir en lambeaux.

Qu’il donnait la plupart des « services de presse » qu’il recevait à deux jeunes gens de ses amis, qui les revendaient sur les quais ; qu’il demandait seulement à ces apprentis bouquinistes d’arracher la page de dédicace ; qu’eux, souvent, n’en faisaient rien, et que lui reçut un jour une lettre touchante et blessée d’un ancien camarade de classe, qui lui avait envoyé une plaquette de vers ; qu’il se donna beaucoup de mal pour tâcher d’expliquer en douceur à ce vieil  ami comment ses poèmes dédicacés s’étaient retrouvés sous cellophane dans une boîte de le long de la Seine et combien il en était désolé.

Que la seule fois où nous nous soyons sérieusement disputés, c’était à propos de Sidoine Apollinaire.

Qu’il aimait beaucoup le vin de Morgon.

Qu’il envoyé beaucoup de cartes postales, quelquefois illustrées de sa main, de petits mots, de minuscules billets pliés et repliés qui servaient par exemple à déplacer ou confirmer un rendez-vous ; qu’il faisait un grand usage personnel – souvent cocasse par le contraste entre la trivialité du message, d’une part, et l’auguste en-tête – du papier officiel et des enveloppes de l’Ecole des Hautes Etudes, et plus tard du Collège de France.

Qu’il était toujours à l’affut de nouvelles adresses, de restaurants en particulier, et qu’il était convaincu que tel ou tel produit, d’alimentation de luxe surtout, devait absolument provenir de telle maison déterminée.

Qu’au téléphone il était plutôt expéditif.

Qu’il était souvent en avance, et qu’il baguenaudait alors aux alentours du lieu convenu, avec un air de très grand ennui.

Qu’il ne supportait pas la moindre critique ou plaisanterie dur Philippe Sollers, qu’il avait pour François Wahl une affection presque craintive, qui semblait même curieusement filiale, quoique Wahl fût nettement plus jeune que lui ; qu’il citait toujours avec grand amusement les dernières excentricités de Severo Sarduy ; qu’il craignait beaucoup les petites bisbilles de couples, autour de lui, et qu’il observait à leur endroit une prudente neutralité.

Que juste avant l’accident qui lui fut fatal, il m’avait dit qu’il voulait aller au Collège de France pour y vérifier le fonctionnement du système de projection, parce qu’il avait l’intention de montrer, lors de son prochain cours (que donc il ne fit jamais), des photographes de contemporains de Proust, en particulier du jeune duc de Guiche, qu’il trouvait très joli garçon ; qu’il aimait particulièrement la promenade en direction de Guiche, à partir d’Urt, et sur la Bidouze le hameau de Guiche-Port. (Et j’aime à penser qu’il est mort par amour de la photographie, de Proust, du Pays basque, des visages et d’Armand de Grammont).

Camus, R. (1990). Biographèmes pour Roland Barthes. Inventaires. La Règle du jeu n° 1, 58-61.